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Pandémie et charge mentale : suites du colloque féministe de la FNEEQ

Pandémie et charge mentale : suites du colloque féministe de la FNEEQ

Lors du colloque féministe de la FNEEQ tenu les 27 et 28 janvier dernier, la conférencière et auteure féministe Marie-Ève Surprenant a soulevé beaucoup de réactions lorsqu’elle a abordé le sujet de la charge mentale des femmes en temps de pandémie. Nous revenons ici sur les principaux points abordés par la conférencière pour les considérer au su des données statistiques les plus récentes. Nous nous penchons ensuite sur les particularités de la charge mentale pour les personnes chargées de cours pendant la pandémie.

Si tout le monde a ressenti une augmentation de la charge mentale, cela s’est fait de façon ni uniforme ni équitable.

  • Marie-Ève Surprenant

Pour rappel, on peut définir la charge mentale comme étant une sollicitation cognitive intense (une attention soutenue et prolongée dans le temps, accompagnée de stress) rendue nécessaire par l’organisation de la sphère familiale ou professionnelle au quotidien; souvent difficile à supporter en temps normal, les effets délétères de la charge mentale peuvent devenir critiques quand l’une des deux sphères en vient à déborder sur l’autre, à y faire irruption. Or, c’est précisément ce que nous vivons depuis mars dernier.

Selon madame Surprenant, les femmes représenteraient une large majorité des nombreuses personnes ayant gravement souffert de l’augmentation de la charge mentale liée à la crise sanitaire. D’abord parce que nombre d’entre-elles, a-t-elle souligné, ne sont pas très éloignées de la sphère domestique : ayant souvent des revenus moindres que leurs conjoints, occupant plus souvent des emplois précaires (abolis par la crise sanitaire), ou dans lesquels le passage au télé-emploi est plus aisé, les femmes ont été très nombreuses à se retrouver confinées à la sphère domestique.

Or, avec la pandémie, la charge mentale que représente la gestion quotidienne de la sphère domestique a considérablement augmenté, de même que la planification des tâches domestiques, rendue encore plus complexe qu’avant : il faut planifier les repas pour éviter d’aller trop souvent à l’épicerie, trouver des activités récréatives à proximité alors que tout est fermé, préparer et respecter un programme de rendez-vous bousculé par la pandémie. Et il ne faut pas oublier d’ajouter à cette liste l’école à la maison ou la supervision de celle-ci.

La charge mentale comprend donc toutes ces tâches à effectuer et leur planification. Or la pandémie ayant alourdi ces tâches et complexifié leur planification, elle a aussi eu pour conséquence d’alourdir considérablement la charge mentale des femmes, qui se sont retrouvées en plus grand nombre confinées à la sphère domestique. Elles ont donc dû faire face à davantage de contraintes familiales et composer avec une insécurité économique plus marquée que celle des hommes (elles sont davantage touchées par le travail précaire), ce qui a eu des effets importants sur leur santé mentale, effets difficiles à calculer sur le long terme.

Qu’en disent les principaux organismes d’enquête et de statistiques sur la condition des femmes au Québec et au Canada ? Corroborent-ils les faits énoncés par Mme Surprenant ?

Le Conseil du statut de la femme du Québec a publié, en mai 2020, les résultats de deux études[1], l’une pancanadienne et menée par l’Institut Vannier, l’autre québécoise et menée par l’Observatoire de la consommation responsable. Ces études révèlent l’ampleur réelle de la crise sanitaire et de ses effets sur la santé mentale des femmes, et elles vont tout à fait dans le sens des propos de madame Surprenant.

En effet, si le niveau de stress et d’anxiété des femmes est habituellement plus haut que celui des hommes, cet écart s’est considérablement creusé à l’occasion de la pandémie, passant de 5 à 11 points de pourcentage. En fait, près de la moitié des femmes ont ressenti des effets délétères comme l’anxiété, l’irritabilité, des troubles du sommeil lors du printemps et de l’été 2020. Le Conseil du statut de la femme confirme que ce sont bel et bien les iniquités structurelles dont souffrent les femmes qui les auraient davantage exposées. Parce qu’elles sont plus précaires, parce qu’elles ont des emplois adaptables au télétravail, parce qu’elles se soucient d’avantage du bien-être des enfants, les femmes au Canada et au Québec ont connu une augmentation importante de cette fameuse « charge mentale » qu’elles ne partagent pas équitablement avec les hommes.

Ces conclusions sont également corroborées par l’Observatoire québécois des inégalités, qui s’appuie sur Statistiques Canada et sur l’Institut Léger pour constater que le contexte de la crise économique ayant résulté du confinement a frappé de façon inégale hommes et femmes.

Reprenant les conclusions de l’Observatoire, Agnès Lys Granier, du journal numérique Options politiques, souligne que les trois grands paramètres sont au rouge : le taux d’emploi, l’insécurité financière et la détresse psychologique. Les femmes ont subi lors de la pandémie « des inégalités plus rapidement et avec plus d’ampleur que les hommes »[2]. Elles ont retrouvé moins vite un emploi ou sont restées en chômage technique plus longtemps ; alors que les hommes voyaient leur niveau d’inquiétude financière revenir rapidement à la normale ou presque dès le mois de juin 2021, les femmes, dont les niveaux initiaux étaient bien plus hauts que les hommes, voyaient au contraire leur inquiétude grimper davantage en juin et juillet.

C’est avec insistance qu’Agnès Lys Granier attire aussi notre attention sur le sort des femmes appartenant aux communautés racisées. Elles ont été davantage atteintes par le virus parce qu’elles sont nombreuses à occuper des emplois de première ligne, notamment en tant que préposées aux bénéficiaires dans les établissements de soin aux personnes âgées. Non seulement ces emplois, on l’a constaté au cours des récents mois, sont-ils mal rémunérés et exigent une énorme charge de travail, mais les mesures sanitaires exceptionnelles les ont rendus encore plus complexes et exigeants.

Il ne serait donc pas étonnant que la charge mentale des femmes des communautés racisées ait littéralement explosé, car elles ont une famille dans les mêmes proportions que les femmes des communautés non racisées. Comme ces femmes racisées préposées aux bénéficiaires  habitent majoritairement la région de Montréal, cela signifie que leurs enfants ont été en confinement à la maison pendant de longs mois, avec l’école à la maison et le suivi pédagogique parental que cela suppose.

Voilà pour le portrait global de la situation. Mais qu’en est-il de la charge mentale des personnes chargées de cours, en particulier les femmes ?

En tant que personnes chargées de cours, nous avons l’habitude de nous adapter aux changements et aux transformations de notre mission d’enseignement. Nous sommes réputés réactives et flexibles, ce qui sert bien les unités et les facultés lorsqu’il faut créer ou refondre des programmes, ou encore redéployer des ressources. Or, malgré cette flexibilité, nous devons reconnaître que nous affrontons depuis mars 2020 des conditions de travail et d’exercice pour le moins déstabilisantes.

La charge mentale des personnes chargées de cours est au départ élevée, en raison de leur statut contractuel et de la flexibilité de leur travail, et beaucoup d’entre nous l’ont trouvée encore plus difficile à supporter dans le contexte de la pandémie. En effet,  nous avons été parmi les premiers à être confinés à la sphère domestique, et en conséquence confrontés à l’enseignement non présentiel, à la conciliation vie personnelle-vie professionnelle à la maison, aux nombreuses mesures sanitaires, à l’école à la maison, et j’en passe. Cette expérience nous aura donné une connaissance renforcée du concept de « charge mentale ».

Toutes les études, qualitatives comme quantitatives, que le SCCCUM a mené depuis mars dernier pointent vers une charge mentale accrue pour nos membres. Certes la pandémie a eu quelques effets positifs (économies d’essence ou de semelles de chaussures, apprentissage de nouvelles choses, horaires plus souples, moins de temps perdu dans les transports), mais personne parmi nous n’a trouvé de tout repos l’adaptation en catastrophe des activités d’enseignement, les formations en accéléré, les nuits écourtés pour pourvoir créer des outils pédagogiques ou l’achat de matériels informatiques coûteux.

En toute logique, et selon les conclusions du le Conseil du statut de la femme, les femmes chargées de cours de l’UdeM ont proportionnellement plus de chances d’avoir eu à redoubler d’efforts pour répondre aux besoins de leur foyer, et ce, même si hommes et femmes ont également eu à faire de l’enseignement non présentiel.

Gwenn Scheppler,

membre du comité de l’information


[1] Voir « La santé mentale des femmes en temps de pandémie », Conseil du statut de la femme : https://csf.gouv.qc.ca/article/publicationsnum/les-femmes-et-la-pandemie/sante/la-sante-mentale-des-femmes-en-temps-de-pandemie/

[2] Voir : « Les femmes, grandes perdantes de la pandémie », Options politiques : https://policyoptions.irpp.org/magazines/october-2020/les-femmes-grandes-perdantes-de-la-pandemie/